L’externalisation par l’UE des politiques de contrôle aux frontières

Cet article a été rédigé par Thomas Leroux.

De gauche à droite : le Premier ministre néerlandais Mark Rutte, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, le président tunisien Kais Saied, la Première ministre italienne Giorgia Meloni. – Copyright Union européenne, 2023.

Ces dernières années, pour tenter de stopper l’afflux de migrants en provenance du Moyen-Orient et d’Afrique subsaharienne, l’UE a externalisé ses politiques frontalières au travers d’accords lucratifs signés avec des pays tiers voisins. Ces accords ont vu la présidente de la Commission européenne, Ursula Von Der Leyen, se rendre en Tunisie et au Maroc, entre autres, pour conclure des accords, liant ainsi publiquement l'UE à des pays qui ont souvent un très mauvais bilan en matière de droits humains (Human Rights Watch, 2023). .

Cette série d’accords a débuté en mai 2016, lorsque l’UE a signé un accord avec la Turquie, par lequel cette dernière acceptait de prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher les migrants et les réfugiés, principalement originaires de Syrie, de quitter ses côtes pour entrer en Grèce ou en Bulgarie. En échange, l’UE a versé la somme colossale de six milliards d’euros pour permettre à la Turquie « d’améliorer la situation humanitaire à laquelle sont confrontés les réfugiés dans le pays ». Il va sans dire que cet accord n’a généralement pas joué en faveur de l’UE.

Le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu signe un accord avec l'UE en 2016.

Perdre des affaires

Pour l'UE, il est vrai de dire que le nombre de personnes effectuant le dangereux voyage de la Turquie vers la Grèce par bateau a légèrement diminué après 2016 (mais reste toujours élevé) (ICG, 2020), en raison des contrôles plus stricts des gardes-frontières turcs, mais pour les migrants qui tentaient de traverser, cela rendait la route plus dangereuse et plus coûteuse. Les contrebandiers ont augmenté leurs prix suite à l’accord, ce qui les a fait prospérer encore plus qu’auparavant.

En termes géopolitiques, cela a également donné au président turc Erdoğan un énorme pouvoir de pression sur l’UE, qu’il a bien sûr utilisé à son avantage. Le président turc a souvent menacé et fait chanter l'UE avec la perspective d'ouvrir la frontière turque à tous les migrants, ce qui constitue le pire cauchemar de l'UE (Reuters, 2020). Le pacte migratoire entre la Turquie et l’UE est également devenu l’une des premières utilisations récentes des migrants comme arme de levier géopolitique. La Biélorussie et la Russie en ont pris note et ont utilisé des tactiques similaires à la frontière polonaise en 2021. 

L'impasse à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie en novembre 2021. Yuri Shamshur/TASS/ZUMA Press.

Ces accords très lucratifs placent une fois de plus l'UE dans une position vulnérable en révélant ses faiblesses.

N’ayant pas tiré les leçons de ce précédent accord avec la Turquie, l’UE a désormais signé des accords similaires avec la Mauritanie (2024), la Libye (en 2019) et la Tunisie (en 2023) (Politico, 2023). Ces accords très lucratifs placent une fois de plus l'UE dans une position vulnérable en révélant ses faiblesses. De plus, en termes de droits des migrants et de leur sécurité, ces accords sont désastreux. En Tunisie, par exemple, Kais Saied, le président du pays, a utilisé un discours anti-immigration et de haine envers les personnes venant d'Afrique subsaharienne pour accroître sa popularité en Tunisie. Cela a donné lieu à des violences très documentées envers les communautés subsahariennes du pays, de la part de la police, des gardes-frontières, mais aussi de la part de membres individuels de la société civile agacés par les commentaires de Kais Saied. 

Subsahariens sur la route migratoire à Sfax en 2023. Al Jazeera.

Effets des accords

Ces accords affaiblissent donc non seulement l’UE en termes de levier géopolitique et mettent les migrants en danger, mais ils ont également un effet au sein des pays avec lesquels l’UE conclut ces accords. Au Niger, par exemple, ces pactes migratoires d'externalisation des frontières diminuent la popularité de l'UE auprès des populations locales car ils sont perçus comme une ingérence dans la politique locale. Au sein de ce pays d’Afrique de l’Ouest, bien que cela soit également dû à l’histoire coloniale, un certain élément de l’accord migratoire UE-Niger a conduit les populations locales à appeler à la suppression de toutes les frontières étrangères et à l’ingérence à l’intérieur du pays, affectant ainsi les intérêts de l’UE. 

Un manque de solutions mais des opportunités pour l’avenir

Dans l'ensemble, c'est le désespoir de l'Union européenne et son manque de solutions pour faire face à la soi-disant crise migratoire qui ont conduit à ces accords, qui affaiblissent le pouvoir et la position internationale de l'institution. 

Cela favoriserait une Europe plus ouverte

Créer des itinéraires plus sûrs pour les migrants et mettre en œuvre des politiques plus tolérantes à l’égard des migrants peuvent constituer un changement positif pour l’UE. Cela favoriserait une Europe plus ouverte, respectueuse des droits de l'homme et des individus, tout en limitant la discrimination. 

L’UE a été fondée sur ces principes, et l’espace Schengen, par exemple, constitue un pas dans la bonne direction vers un monde sans frontières. 

La forteresse UE doit s’ouvrir sur l’avenir et œuvrer à la mise en œuvre de ses valeurs humaines au-delà de ses frontières.

Les références:

https://www.hrw.org/news/2023/09/28/eu-commission-should-stop-ignoring-tunisias-abuses-against-migrants

https://www.crisisgroup.org/europe-central-asia/western-europemediterranean/turkey/sharing-burden-revisiting-eu-turkey-migration-deal

https://www.reuters.com/article/idUSKBN20Q2EJ/

https://www.politico.eu/article/eu-team-europe-tunisia-president-kais-saied-ybia-refugee-migrant-crisis/#:~:text=European%20leaders%20were%20in%20Tunisia,the%20country’s%20unprecedented%20economic%20crisis.

https://www.ledevoir.com/monde/afrique/797748/regime-militaire-niger-accuse-france-preparer-agression

https://www.amnesty.org/en/latest/news/2021/03/eu-anniversary-of-turkey-deal-offers-warning-against-further-dangerous-migration-deals-2/

https://iari.site/2021/03/09/the-eu-turkey-statement-goals-tools-and-issues/

https://www.infomigrants.net/fr/post/50387/eu-and-tunisia-sign-agreement-to-fight-illegal-migration

https://www.middleeastmonitor.com/20230711-tunisia-moves-hundreds-of-migrants-from-desolate-border-area/

https://www.aljazeera.com/news/2023/7/5/african-migrants-in-tunisia-face-discrimination-little-sympathy

Cet article a été rédigé dans le cadre du projet européen INTEgreat, qui vise à améliorer l'intégration des migrants et des réfugiés dans les villes européennes.

ℹ️ INTEgreat est un projet qui vise à améliorer l'intégration des personnes migrantes et réfugiées dans les villes européennes. Il rassemble 7 organisations et entités à travers l'Europe : Ballafon (Italie), Università di Bologna (Italie), Social Hackers Academy (Grèce), Synthesis (Chypre), Doras (Irlande), Limerick City and Country Council (Irlande) et OCC. (Espagne).

Ce projet est financé par l'Union européenne à travers le fonds AMIF.

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